Sociologie des sciences

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La sociologie des sciences vise à comprendre les logiques d'ordre sociologique à l'œuvre dans la production des connaissances scientifiques. Elle porte ainsi une attention particulière aux institutions scientifiques, au travail concret des chercheurs, à la structuration des communautés scientifiques, aux normes et règles guidant l'activité scientifique, etc. La sociologie des sciences n'est pas l'étude des relations entre science et société, quand bi
Sociologie des sciences

La sociologie des sciences vise à comprendre les logiques d'ordre sociologique à l'œuvre dans la production des connaissances scientifiques. Elle porte ainsi une attention particulière aux institutions scientifiques, au travail concret des chercheurs, à la structuration des communautés scientifiques, aux normes et règles guidant l'activité scientifique, etc. La sociologie des sciences n'est pas l'étude des relations entre science et société, quand bien même ces relations peuvent être un objet d'étude des sociologues des sciences. La sociologie des sciences aborde des thématiques s'approchant souvent de l'épistémologie comme la vérité ou la connaissance, avec des points de vue souvent critiques envers la tradition positiviste tels qu'on en trouve au sein de l'épistémologie constructiviste.

Robert K. Merton

Le père de la sociologie des sciences est Robert K. Merton qui, le premier, considère la science comme une « structure sociale normée ». Dans un article de 1942 devenu un classique de la sociologie des sciences (“The Normative Structure of Science”, republié en 1973), Merton identifie un ensemble de normes qui ensemble constituent ce qu'il appelle l'Ethos de la science et sont censées guider les pratiques des individus et assurer à la communauté son autonomie :
-L'universalisme, qui est une injonction méthodologique visant les considérations qui peuvent être retenues lors de la formulation d'un jugement. L'acceptation ou le rejet d'une proposition scientifique ne doit pas dépendre des attributs sociaux ou personnels de l'énonciateur. Le respect de cette norme, comme pour les suivantes, n'est pas tributaire d'une quelconque bonne volonté des scientifiques. Elle est inscrite au cœur du système de contrôle de la production de connaissance. Ainsi, dans un comité de lecture, les noms des personnes choisies pour évaluer un texte soumis à publication sont tenus secrets.
- Le communisme, encore appelé «communalisme» pour éviter les confusions, dérive de la reconnaissance par Merton du caractère de «bien public» des connaissances scientifiques. L'examen des propositions émises par les scientifiques étant un processus collectif, il ne doit pas être fait obstacle à leur libre circulation au sein de la communauté. En conséquence, l'appropriation privée doit être réduite au minimum.
- Le désintéressement, comme le souligne Merton, n'est certainement pas la traduction de qualités morales propres aux chercheurs (altruisme, honnêteté, libido sciendi...), mais la marque d'un système de contrôle récompensant les résultats scientifiquement valides. Le scientifique, même (et surtout ?) le plus mercantile, n'a aucun intérêt à faire circuler un résultat douteux. Ce qui selon Merton explique «la quasi-absence de fraudes dans les annales de la science» (Merton 1973 , p. 276). Cette troisième norme sera bien sûr au cœur des plus vives critiques adressées à Merton.
- Le scepticisme organisé : les résultats sont soumis à un examen critique avant d’être acceptés et peuvent toujours être remis en cause. Cette norme n'est pas une forme de défiance instinctive du chercheur vis-à-vis des dogmes ou des actes de foi, mais bien plutôt l'institutionnalisation de la remise en question systématique des résultats des chercheurs, au travers de dispositifs tels que les revues à comité de lecture, qui conditionnent la publication d'un article à sa relecture critique par les pairs de l'auteur. C'est aussi une règle méthodologique qui consiste à ne pas respecter les clivages entre le sacré et le profane, entre ce qui requiert un respect aveugle et ce qui peut être objectivement analysé. Cet ensemble de normes n'est pas livré par Merton sur la base de ses intuitions des réalités du monde scientifique. C'est le résultat de l'examen, d'un point de vue sociologique, de la révolution scientifique et technique que connut l'Angleterre à la fin du . Il montre en particulier que certaines valeurs véhiculées par le puritanisme pourraient avoir contribué à l'accélération du développement de la science dans ce pays. Ces quatre normes, qui sont intériorisées par les scientifiques pendant leur apprentissage et entretenues par leur insertion institutionnelle dans le système, font de la science un système social distinct et relativement autonome, qu'elles stabilisent et régulent en la protègeant d'abus internes et en lui permettant de résister aux influences et intrusions des acteurs politiques et économiques. Elles rendent possible l'exercice d'une libre rationalité. C’est dans une société démocratique que ces normes ont le plus de chance d’être respectées, favorisant le développement de la science. La sociologie mertonienne des sciences domine les années 1950 et 1960. Elle refuse de s’intéresser au contenu de la science qu’elle considère comme étant du ressort de l’épistémologie.

Les programmes relativistes

A partir des années 1970, le renouvellement de la sociologie des sciences passe par la critique de la sociologie « institutionnelle » qui refuse de considérer les contenus scientifiques en se fondant sur une philosophie positiviste des sciences. Il s’agit d’ouvrir la « boîte noire » de la science. Le courant SSK (Sociology of Scientific Knowledge) rassemble deux équipes de sociologues qui, partant de l’hypothèse commune que les contenus scientifiques sont entièrement déterminés par la société et la culture, mènent des programmes d’étude assez proches. Ces deux programmes relativistes sont :
- Le programme fort (Strong Program). Conçu dans les années 1970 à l’université d'Édimbourg par David Bloor et Barry Barnes, le programme fort rejette une sociologie de l’erreur, qui invoque traditionnellement deux types d'explication différents selon qu'une théorie scientifique rencontre le succès ou au contraire l'échec : d'un côté, la vérité et la rationalité, de l'autre, des facteurs sociaux, psychologiques et idéologiques. Des causes sociales, plutôt que naturelles, doivent permettre d'expliquer les succès comme les échecs, les croyances vraies comme les croyances fausses (principe de symétrie). Les études de cas inspirées du programme fort portent majoritairement sur l’histoire des sciences.
- Le programme empirique du relativisme (Empirical Program of Relativism ou EPOR). Né dans le prolongement du programme fort et conçu à l’université de Bath par Harry Collins, l’EPOR cherche à montrer la flexibilité interprétative des résultats expérimentaux. Il a pour objet d’étude privilégié les controverses scientifiques qui résultent de cette flexibilité. Puisqu’il n’existe pas d’expérience cruciale permettant de clore une controverse, ce sont des mécanismes sociaux qui vont imposer une interprétation unique. La négociation a lieu au sein d’un petit groupe de spécialistes (appelé core set) dont les autres scientifiques acceptent les conclusions. C’est donc une approche de type microsociologique. Les sociologues participant à l’EPOR enquêtent de préférence sur des cas contemporains, parfois à la frontière des sciences. Les critiques des programmes relativistes dénoncent le parti pris réductionniste du principe de symétrie qui consiste à exclure les facteurs naturels dans le succès ou l’échec d’une théorie scientifique. S’ils reconnaissent qu’il existe une certaine flexibilité interprétative des données d’une expérience, les interprétations possibles restent limitées et ne peuvent être manipulées au gré des intérêts de tel ou tel chercheur.

Foucault et Latour

En France, la sociologie des sciences n'ignore pas ce cadre posé dans la tradition anglo-saxonne. Elle se développe cependant à partir de préoccupations moins dogmatiquement énoncées en privilégiant l'analyse de questions concrètes : l'émergence de la psychologie comme un moyen de comprendre la folie, via le passage par l'idée de maladie mentale (Michel Foucault, Histoire de la Folie à l'âge classique), la construction d'une pratique médicale nouvelle dans l'hôpital au XIXe siècle (Michel Foucault, Naissance de la clinique), la pratique d'inscription dans l'écriture des données construites dans un laboratoire (Bruno Latour, La Vie de laboratoire). La réflexion sociologique sur les sciences et les techniques s'efforce de refuser les représentations idéologiques que donnent les chercheurs scientifiques de leur propre activité, elle soumet l'activité des chercheurs et des laboratoires aux mêmes questions et aux mêmes étonnements qu'elle utilise pour comprendre les bandes de jeunes citadins, des sociétés très différentes comme celles qui subsistent (difficilement) en Amazonie ou bien les professionnels de la musique.

Bibliographie

- Merton R. K., « The Normative Structure of Science » (1942) in Storer N.W. (ed.), The Sociology of Science, Chicago, 1973, University of Chicago Press, p. 267-278
- Sheila Jasanoff, Gerald E. Markle, James C. Petersen et Trevor Pinch, Eds. Handbook of Science and Technology Studies. Londres-New Delhi, Sage, 1985. (Une refonte de cet ouvrage de base est en cours --2005)

Voir également

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