Intellectuel

Infos
Le Penseur de Rodin, image populaire de l'intellectuel Un intellectuel est une personne qui, du fait de sa position sociale, dispose d'une forme d'autorité et s'engage dans la sphère publique pour défendre des valeurs. Selon les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, un intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologiePascal Ory et Jean-François Sirinelli, <
Intellectuel

Le Penseur de Rodin, image populaire de l'intellectuel Un intellectuel est une personne qui, du fait de sa position sociale, dispose d'une forme d'autorité et s'engage dans la sphère publique pour défendre des valeurs. Selon les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, un intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologiePascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France. De l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 2002, p. 10. ».

La naissance de l'intellectuel

Le terme « intellectuel » est d'apparition récente. Il est directement lié à l'Affaire Dreyfus en France : le mot a été adopté, en mauvaise part, par Maurice BarrèsZeev Sternhell, Barrès et le nationalisme français. et Ferdinand BrunetièreArticle dans la Revue des deux mondes du 15 mars 1898., qui, dans leurs écrits anti-dreyfusards, entendaient dénoncer l'engagement d'écrivains comme Émile Zola, Octave Mirbeau ou Anatole France en faveur de Dreyfus, et sur un terrain – les affaires militaires et l'espionnage – qui leur était étranger. La connotation péjorative initiale (l'intellectuel comme penseur réfugié dans l'abstraction, perdant de vue la réalité et traitant de sujets qu'il ne connaît pas bien) a ensuite très largement disparu, au profit d'une image positive d'hommes, appartenant certes à des professions intellectuelles, mais avant tout soucieux de défendre des causes justes, fût-ce à leurs risques et périls. L'intellectuel n'est pas nécessairement un philosophe ou un écrivain, et sa définition n'a rien de sociologique. Il s'agit de toute personne qui, du fait de sa position sociale, dispose d'une forme d'autorité et la met à profit pour persuader, proposer, débattre, permettre à l'esprit critique de s'émanciper des représentations sociales. Si l'on suit cette définition, l'intellectuel n'est pas une « institution » récente : dès la Grèce antique des rhéteurs comme Gorgias ou Protagoras s'inscrivent dans cette démarche passionnelle de l'esprit. Mais, depuis l'Affaire Dreyfus, le mot « intellectuel » est utilisé plus précisément pour désigner quelqu'un qui s'engage dans la sphère publique pour défendre des valeurs. Dans la continuité de Voltaire défendant CalasEncore que faire remonter l'apparition de l'intellectuel moderne à Voltaire soit une erreur assez commune : en effet à son époque il n'y avait pas d'« opinion publique » telle qu'on l'entend aujourd'hui, ni le même degré de liberté d'expression. De plus, ce combat était celui d'un seul homme et non une mobilisation de masse. L'intellectuel moderne fait « acte de discours » en portant à la connaissance du public son analyse ; cependant le véritable destinataire est le pouvoir, qu'il avertit en lui signifiant les conséquences néfastes que pourraient avoir ses décisions, or cet acte de discours nécessite la présence d'une opinion publique mobilisable au service de cet objectif. Voir Goulemot, J.-M., Adieu les Philosophes - Que reste-t-il des Lumières ?, Seuil, 2001., c'est Émile Zola et Octave Mirbeau s'engageant pour le capitaine Dreyfus, c'est Jean-Paul Sartre et Pierre Vidal-Naquet dénonçant la torture en Algérie, c'est Michel Foucault bataillant pour les droits des prisonniers et Pierre Bourdieu pour ceux des chômeurs, ou encore Noam Chomsky lorsqu'il stigmatise la politique étrangère des États-Unis.

Le rôle social de l'intellectuel

Plusieurs conceptions du rôle de l'intellectuel dans la société peuvent être évoquées. Raymond Aron, dans L'Opium des intellectuels (1955), pose cette question du rôle du savant dans la cité, et concernant les grands débats du moment. Pour Aron, l'intellectuel est un « créateur d'idées » et doit être un « spectateur engagé ». À cette conception s'oppose celle du dreyfusard Julien Benda. Dans un essai intitulé La Trahison des clercs (1927), il déplorait le fait que les intellectuels, depuis la guerre, aient cessé de jouer leur rôle de gardiens des valeurs "cléricales" universelles, celles des dreyfusards (la Vérité, la Justice et la Raison), et les délaissent au profit du réalisme politique, avec tout ce que cette expression comporte de concessions, de compromis, voire de compromissions. La référence aux « clercs » (que la tonsure distinguait des laïcs) souligne cette fonction quasi-religieuse qu'il assigne aux intellectuels. L'attitude du clerc est celle de la conscience critique (plutôt que de l'engagement stricto sensu). Jean-Paul Sartre, enfin, définira l'intellectuel comme « quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ». C'est celui à qui, selon la formule de Diderot empruntée à Térence, rien de ce qui est humain n'est étranger, qui prend conscience de sa responsabilité individuelle dans une situation donnée, et qui, refusant d'être complice, par son silence, des injustices ou des atrocités qui se perpètrent, en France même ou ailleurs dans le monde (pensons au rôle de Sartre dans le Tribunal Bertrand Russell érigé pour juger les crimes de guerre au Vietnam), utilise sa notoriété pour se faire entendre sur des questions qui ne relèvent pas strictement de son domaine de compétence, mais où l'influence qu'il exerce et le prestige, national ou international, dont il bénéficie peuvent se révéler efficaces. L'intellectuel, pour Sartre, est forcément « engagé » pour la cause de la justice, et donc en rupture avec toutes les institutions jugées oppressives. Cela l'oppose évidemment à Raymond Aron, son ancien « petit camarade » de l'École Normale, à propos duquel il écrira, en mai 1968 : « C'est le système actuel qu'il faut supprimer Cela suppose qu'on ne considère plus, comme Aron, que penser seul derrière son bureau – et penser la même chose depuis trente ans – représente l'exercice de l'intelligence. Il faut, maintenant que la France entière a vu de Gaulle tout nu, que les étudiants puissent regarder Raymond Aron tout nu. On ne lui rendra ses vêtements que s'il accepte la contestation »Cité par Annie Cohen-Solal, Sartre, Gallimard, 1989, pp. 588-589.. Pour Sartre, l'intellectuel ne peut donc être que « de gauche », à condition d'entendre ce terme dans le sens d'un désir éthique de justice, et non dans un sens purement politique et partidaire. En 1895, Mirbeau définissait ainsi la mission de l'intellectuel : « Aujourd’hui l’action doit se réfugier dans le livre. C’est dans le livre seul que, dégagée des contingences malsaines et multiples qui l’annihilent et l’étouffent, elle peut trouver le terrain propre à la germination des idées qu’elle sème. Les idées demeurent et pullulent : semées, elles germent ; germées , elles fleurissent. Et l’humanité vient les cueillir, ces fleurs, pour en faire les gerbes de joie de son futur affranchissement. »Article paru le 11 mars 1895 dans Le Journal. Pour Albert Camus, soixante ans plus tard, l'écrivain « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent » : « Notre seule justification, s’il en est une, est de parler, dans la mesure de nos moyens, pour ceux qui ne peuvent le faire. » Mais, ajoute-t-il, il ne faudrait pas pour autant « attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales. La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. »Discours de Suède, Gallimard, 1958, p. 14, 59 et 19.

Vers la mort de l'intellectuel ?

Serge Halimi, reprenant une célèbre expression de Paul NizanLes Chiens de garde, Rieder, 1932., a qualifié de « nouveaux chiens de garde » du système, par opposition aux intellectuels « dissidents » et « résistants »Les Nouveaux Chiens de garde, Liber - Raisons d'agir, 1997, nouvelle édition en 2005. les intellectuels de la fin du siècle. Dans la continuité de Michel Foucault, et selon la définition que celui-ci en a donnée, Pierre Bourdieu était un « intellectuel spécifique »Pour Michel Foucault, il s'agit d'un « intellectuel qui ne travaille plus dans "l’universel", "l’exemplaire", "le-juste-et-le-vrai-pour-tous", mais dans des secteurs déterminés, en des points précis où les situent soit leurs conditions professionnelles, soit leurs conditions de vie (le logement, l’hôpital, l’asile, le laboratoire, l’université, les rapports familiaux) », Michel Foucault, Dits et écrits, « La Fonction politique de l’intellectuel », n° 184, 1976, p. 109. et il entendait mettre ses compétences de sociologue au service de son engagement. En revanche, des hellénistes comme Jean-Pierre Vernant, ancien résistant, et Pierre Vidal-Naquet ne prétendaient pas avoir de compétences particulières dans leurs interventions sur la scène publique, que ce soit contre la torture en Algérie ou pour les droits du peuple palestinien, et se situaient davantage dans la lignée d'Albert Camus et des intellectuels dreyfusards comme Émile Zola et Octave Mirbeau, qui partaient du principe d'éthique.

Notes

Voir aussi

===
Sujets connexes
Affaire Calas   Affaire Dreyfus   Albert Camus   Anatole France   Autorité   Bertrand Russell   Christophe Charle   Ferdinand Brunetière   France   Gorgias   Grèce antique   Histoire intellectuelle   Jean-François Sirinelli   Jean-Paul Sartre   Jean-Pierre Vernant   Julien Benda   Justice   La Trahison des Clercs   Le Penseur   Les Chiens de garde   Les Nouveaux Chiens de garde   Maurice Barrès   Michel Foucault   Michel Winock   Noam Chomsky   Octave Mirbeau   Pascal Ory   Paul Nizan   Philosophe   Pierre Bourdieu   Pierre Vidal-Naquet   Politique étrangère des États-Unis d'Amérique   Protagoras   Raison   Raymond Aron   Rhétorique   Serge Halimi   Térence   Valeur   Voltaire   Vérité   Zeev Sternhell  
#
Accident de Beaune   Amélie Mauresmo   Anisocytose   C3H6O   CA Paris   Carole Richert   Catherinettes   Chaleur massique   Championnat de Tunisie de football D2   Classement mondial des entreprises leader par secteur   Col du Bonhomme (Vosges)   De viris illustribus (Lhomond)   Dolcett   EGP  
^